PLATON - SECONDE PERIODE

 PLATON  - SECONDE PERIODE

 

Il voudra bien me suivre, reprit Socrate, lui et tout homme qui s’occupe dignement de philosophie ;                                          

Et cependant il n’attentera pas à sa vie, car on dit que cela n’est permis.

« Jupiter, le sait ! » dit-il.

 Ce précepte est enseigné dans les mystères que nous sommes dans cette vie comme dans un poste et qu’il ne faut pas l’abandonner de notre seule autorité ; C’est que les dieux prennent soin de nous et nous leur appartenons.

Très vrai, répondit Cébés.

 Allons, reprit Socrate, je ferai en sorte que cette apologie ait plus de succès auprès de vous que l’autre n’en a eu auprès de mes juges.

Assurément, mes chers amis, si je ne croyais trouver dans l’autre monde d’autres dieux bons et sages et des hommes meilleurs que ceux d’ici-bas, j’aurais tort de n’être pas fâché de mourir.

Voilà pourquoi je ne m’afflige pas de mourir, comme on s’en afflige ordinairement ;

Mais j’ai bon espoir qu’il y aura une destinée pour les hommes après leur mort, et quelle sera meilleure pour les bons que pour les méchants, comme le promettent les traditions antiques.

 Et maintenant, je vais vous exposer, à vous qui êtes mes juges, les raisons qui me portent à croire qu’un homme qui a passé sa vie dans l’étude de la philosophie doit être plein de confiance à l’approche de la mort, et avoir la ferme espérance qu’il trouvera dans l’autre monde une très grande félicité.

La foule m’a bien l’air d’ignorer que les vrais philosophes ne s’appliquent ici-bas qu’à mourir et à vivre comme s’ils étaient déjà mort ;

Si donc cela est vrai, ne serait-il pas absurde, après n’avoir toute sa vie aspiré qu’à mourir, de s’affliger en voyant venir la mort qu’on poursuivait depuis si longtemps ?

La mort nous paraît-elle quelque chose ?

Oui, certes, repartit Simmias.

 N’est-ce pas la séparation de l’âme et du corps, de manière que le corps séparé de l’âme existe en soi, et que l’âme séparée du corps existe aussi en soi et pour soi ;

N’est-ce pas là ce qu’on appelle la mort ?

C’est cela même, dit Simmias.

 Te paraît-il digne d’un philosophe de rechercher ce qu’on appelle les plaisirs ; 

Par exemple, ceux du boire et du manger, et les plaisirs de l’amour ?

 

 Et tous les plaisirs qui regardent le corps, crois-tu qu’il en fasse grand cas  - par exemple les vêtements élégants, les brillantes chaussures et les autres ornements du corps, crois-tu qu’il les estime ou qu’il les méprise toutes les fois que la nécessité ne le force pas de s’en servir ?

Il me semble, dit Simmias,

qu’un véritable philosophe ne peut que les mépriser.

 Et l’âme ne pense-t-elle pas mieux que jamais lorsqu’elle n’est troublée ni par la vue, ni par l’ouïe, ni par la douleur, ni par la volupté, et que, renfermée en elle-même, et se dégageant autant que possible de tout contact avec le corps, elle aspire à connaître ce qui est ?

Il en est ainsi.

Celui-là n’agira-t-il pas de la manière la plus rigoureuse, qui appliquera surtout la pensée elle-même à l’objet qu’il considère, n’associant aux actes de la raison ni ceux de la vue ni ceux d’aucun autre sens ;

Mais employant la pensée pure dans la recherche de l’essence de chaque chose sans le ministère des yeux et des oreilles, et pour ainsi dire sans celui du corps, qui ne fait que troubler l’âme et l’empêcher de trouver la sagesse et la vérité quand elle a le moindre commerce avec lui ;

Réponds Simmias, si quelqu’un peut jamais parvenir à connaître l’essence des choses, n’est pas celui –là ?

Tu as raison, Socrate, et d’une manière admirable.

Il y a grande apparence que la raison ne peut arriver au but de ses recherches qu’en prenant un sentier détourné ;

Car tant que nous aurons notre corps, et que notre âme se trouvera plongé dans cette corruption, jamais nous ne posséderons l’objet de nos désirs, c’est-à-dire la vérité.

En effet, le corps nous suscite mille obstacles par la nécessité où nous sommes d’en prendre soin ;

En outre, les maladies qui surviennent entravent nos recherches.

Ce n’est pas tout ;

Le corps nous remplit d’amours, de désirs, de craintes, de mille chimères et de mille sottises ;

De manière qu’avec lui, il est impossible comme on dit d’être sage un instant.

Car qui fait naître les guerres, les séditions et les combats sinon le corps et ses passions ?

En effet, toutes les guerres ne viennent que du désir d’amasser des richesses ;

Et nous sommes forcés d’en amasser à cause du corps et pour fournir à ses besoins.

Voilà pourquoi nous n’avons pas le temps de nous livrer à philosophie ;

Et, pour comble de misère, s’il nous laisse quelque loisir et que nous mettions à méditer, il vient se jeter tout d’un coup au milieu de nos recherches, il nous étourdit, nous trouble et nous remplit de stupeur, en sorte qu’il nous empêche de discerner la vérité.

Et pendant que nous serons dans cette vie, nous n’approcherons de la vérité qu’autant que nous nous éloignerons du corps, que nous renoncerons à tout commerce avec lui, si ce n’est pour la nécessité seule ;

Que nous ne lui permettions pas de nous remplir de sa corruption naturelle, et nous nous conserverons purs jusqu’à ce que dieu lui-même vienne nous délivrer.

Mais à celui qui n’est pas pur il n’est pas permis de toucher à ce qui est pur.

Mon cher Simmias, prends-y-garde :

Ce n’est pas un bon échange pour la vertu que d’échanger des plaisirs pour des plaisirs, des tristesses pour des tristesses, des craintes pour des craintes, comme on change une grosse pièce de monnaie pour plusieurs petites.

Mais la seule monnaie de bon aloi contre laquelle il faut échanger tout le reste, c’est la sagesse.

Avec celle-là, on achète tout :

- Courage, tempérance, justice ;

En un mot la vraie vertu est unie à la sagesse, indépendamment des plaisirs, des tristesses, des craintes et de toutes les autres passions ;

Tandis, que sans la sagesse, la vertu qui résulte de l’échange des passions n’est qu’une vertu imaginaire, servile, sans force et sans vérité :

- Car la véritable vertu consiste à se purifier de toutes les passions ;

Et la tempérance, la justice, le courage, et la sagesse même sont des purifications.

Chaque plaisir, chaque douleur attache l’âme au corps comme avec un clou, la rend corporelle, et lui fait admettre pour vrai ce que le corps lui dit.

Or, dès l’instant qu’elle partage les opinions et les plaisirs du corps, elle est forcée, je pense, de prendre aussi les mêmes mœurs et les mêmes habitudes ;

Et par conséquent il lui est impossible de jamais arriver pure dans l’autre monde, mais elle est toujours pleine du corps qu’elle quitte :

 - Aussi retombe-t-elle bientôt dans un autre corps, et y prend-elle racine comme une plante ;

Ce qui la prive de tout commerce avec l’essence pure, simple et divine.

Mais une chose qu’il est juste de penser, mes amis, c’est que si l’âme est immortelle, il faut en prendre soin non seulement pour ce temps que nous appelons le temps de la vie, mais encore pour l’éternité ;   

Peut-être même trouvera-t-on que la négliger c’est prendre un grand risque !   

 

Ce qu’il ne faut pas laisser dire à aucun poète, c’est que ceux que Dieu punit sont malheureux :

 - Qu’ils disent, « à la bonne heure,

Que les méchants sont à plaindre, en ce qu’ils ont besoin de châtiment,

et que les peines que Dieu leur envoie sont un bien pour eux. »

 

Et nous laissons à Apollon Delphien le soin de faire les Lois les plus grandes et les plus importantes.

 

Ce sont celles qui regardent la construction des temples, les sacrifices, le culte des dieux, des génies et des héros, les funérailles et les cérémonies qui servent à apaiser les mânes des morts.

Nous ne savons pas ce qu’il faut régler là-dessus ;

Et, puisque nous fondons une République, il ne serait pas sage de nous en rapporter à d’autres hommes, ni de consulter d’autre interprète que celui du pays.

Or, le dieu de Delphes est, en matière de religion, l’interprète naturel du pays, ayant exprès choisi le milieu et comme le nombril de la terre pour rendre de là ses oracles.

 

« Être maître de soi-même. »

 

Ce que nous avons établi au commencement, lorsque nous fondions notre République, comme un devoir universel et indispensable, c’est je crois, la justice même !

 La justice consistait à se mêler uniquement de ses affaires, sans entrer pour rien dans celles d’autrui.

Que la justice consiste en ce que chacun fasse ce qu’il a à faire.

Ainsi, cette vertu, qui contient chacun dans ses limites de sa propre tâche, ne contribue pas moins à la perfection de la société civile, que la prudence, le courage et la tempérance.Les magistrats dans notre République ne seront-ils pas chargés de prononcer sur les différents entre particuliers ?

Quelle autre fin se proposeront-il dans leurs jugements, sinon d’empêcher que personne ne s’empare du bien d’autrui, ou ne soit privé du sien ?

C’est donc encore une preuve que la justice assure à chacun la possession de ce qui lui appartient, et l’exercice de l’emploi qui lui convient.

 

La justice se trouve nécessairement dans une République bien constituée.

 

L’homme mérite donc le nom de courageux lorsque cette partie de son âme, où réside la colère, suit constamment, à travers les plaisirs et les peines, les ordres de la raison sur ce qui est ou n’est pas à craindre.

 Il est prudent par cette petite partie de son âme qui commande et donne des ordres, qui sait discerner ce qui est utile à chacune des trois autres parties et à toutes ensembles.

 Nous appelons tempérant celui dans lequel il y a amitié et harmonie entre la partie qui commande et celles qui obéissent, lorsque ces deux dernières demeurent d’accord que c’est à la raison de commander, et qu’elles ne doivent pas l’abandonner.

 La vertu est donc, si je puis parler ainsi, la santé, la beauté, la bonne disposition de l’âme.

Le vice, au contraire, en est la maladie, la difformité et la faiblesse.

Les actions honnêtes ne contribuent-elles pas à faire naître en nous la vertu, et les actions déshonnêtes à y produire le vice ?

Voici donc par où je distingue ceux qui sont avides de voir, ont la manie des arts, et se bornent à la pratique, des contemplateurs de la vérité, à qui seuls convient le nom de philosophes.

Les premiers, dont la curiosité est toute dans les yeux et dans les oreilles, se plaisent à entendre de belles voix, à voir de belles couleurs, de belles figues, et tous les ouvrages de l’art ou de la nature où il entre quelque chose de beau ;

Mais leur âme est incapable de s’élever jusqu’à l’essence du beau, de la connaître et de s’y attacher.

 Ne sont-ils pas rare ceux qui peuvent s’élever jusqu’au vrai beau, et le contempler en lui-même ?

Qu’est-ce que la vie d’un homme qui, à la vérité, connaît de belles choses, mais qui n’a aucune idée de la beauté en elle-même, et qui n’est pas capable de suivre ceux qui voudraient la lui faire connaître ?

 - Est-ce un rêve, est-ce une réalité ?

Prends garde :

 - Qu’est-ce que rêver ?

N’est-ce pas, soit qu’on dorme, soit qu’on veille, prendre la ressemblance d’une chose pour la chose même ?

 Celui au contraire qui peut contempler le beau, soit en lui-même, soit en

ce qui participe à son essence ;

Qui ne confond pas le beau et les choses belles, et qui ne prend jamais les choses belles pour le beau, vit-il en rêve ou en réalité ?

Les connaissances de celui-ci, qui sont fondées sur une vue claire des objets, sont donc une vraie science ;

Et celles de celui-là, qui ne reposent que sur l’apparence, ne méritent que le nom d’opinions.

 « Celui qui connaît, connaît-il quelque chose, ou rien ? »

La science n’a-t-elle pas pour objet de connaître ce qui est en tant qu’il est ?

Et l’opinion n’est autre chose, disons-nous, que la faculté de juger sur l’apparence.

Dis plutôt que ce n’est rien en comparaison de la durée des siècles.

 O mon cher, n’aie pas trop mauvaise opinion de la multitude.

Quelle que soit sa façon de penser, homme, au lieu de disputer avec elle, tâche de la réconcilier avec la philosophie en détruisant les mauvaises impressions qu’on lui en a données.

Montre-lui les philosophes dont tu veux parler ;

Définis, comme nous venons de le faire, leur caractère et celui de leur profession, de peur qu’elle ne s’imagine que tu lui parles des philosophes tels qu’elle les conçoit.

 Diras-tu que, quand même elle les envisagerait sous leur vrai jour, elle s’en formerait toujours la même idée, différente de la nôtre, et répondrait toujours comme par le passé ?

Car, mon cher Adimante, celui qui fait son unique étude de la contemplation de la vérité n’a pas le temps d’abaisser ses regards sur la conduite des hommes pour la censurer, et se remplir contre eux de haine et d’aigreur.

 Tiens donc pour certain que ce qui répand sur les objets des sciences la lumière de la vérité, ce qui donne à l’âme la faculté de connaître, c’est l’idée du bien, et qu’elle est le principe de la science et de la vérité, en tant qu’elles sont du domaine de l’intelligence.

 Eh bien, mon cher Adimante,

C’est là précisément l’image de la condition humaine.

L’antre souterrain, c’est ce monde visible ;

Le feu qui l’éclaire, c’est la lumière du soleil ;

Ce captif qui monte à la région supérieure et qui la contemple, c’est l’âme qui s’élève jusqu’à la sphère intelligible.

 Voilà du moins qu’elle est ma pensée, puisque tu veux la savoir.

Dieu sait si elle est vraie ;

Quant à moi, la chose me paraît telle que je vais dire.

 Dans le lieu le plus élevé du monde intellectuel, est l’idée du bien qu’on aperçoit qu’avec beaucoup de peines et d’efforts ;

Mais que l’on ne peut connaître, sans conclure qu’elle est la cause première de tout ce qu’il y a de beau et de bon dans l’univers ;

Que, dans ce monde visible, elle produit la lumière et l’astre qui y préside ;

Que, dans le monde idéal, elle engendre la vérité et l’intelligence ;

Qu’il faut par conséquent la connaître, si l’on veut se conduire sagement dans l’administration des affaires, tant publiques que particulières.

 Mais le discours présent nous fait voir que chacun a dans son âme la faculté d’apprendre avec un organe destiné à cela ;

Que tout le secret consiste à tourner cet organe, avec l’âme toute entière, de la vue de ce qui naît vers la contemplation de ce qui est, jusqu’à ce qu’il puisse fixer ses regards sur ce qu’il y a de plus lumineux dans l’être, c’est-à-dire, selon nous, sur le bien ;

De même que, si l’œil n’avait pas de mouvement particulier, il faudrait de nécessité que tout le corps tournât avec lui dans le passage des ténèbres à la lumière ;

N’est-ce pas ?

 - Oui.

 Dans cette évolution que l’on fait faire à l’âme, tout l’art consiste donc à la tourner de la manière la plus aisée et la plus utile.

Il ne s’agit pas de lui donner la faculté de voir :

 - Elle l’a déjà ;

Mais elle regarde dans une mauvaise direction, elle ne regarde point où il faudrait :

 - C’est ce qu’il faut corriger.

Il est difficile que la Constitution d’un État tel que le nôtre s’altère ;

Mais comme tout ce qui naît est soumis à la ruine, ce système de gouvernement, tout excellent qu’il est, ne se maintiendra pas toujours ;

Il se dissoudra, et voici comment :

 - Il y a non seulement par rapport aux plantes qui naissent dans le sein de la terre, mais encore à l’égard du corps de l’homme et des animaux qui vivent sur sa surface, des retours de fertilité et de stérilité.

Ces retours ont lieu quand chaque espèce termine et recommence sa révolution circulaire, laquelle est plus courte ou plus longue, selon que la vie de chaque espèce et plus longue ou plus courte.

 Pour les générations divines, la révolution divine est comprise dans un nombre parfait.

Pour ce qui touche les hommes, il y a un nombre géométrique dont la vertu préside aux bonnes et aux mauvaises générations.

Ignorant la vertu de ce nombre, les magistrats feront contracter à contre-temps des mariages d’où naîtront, sous de funestes auspices, des enfants de mauvais naturel.

 Leurs pères choisiront, à la vérité, les meilleurs d’entre eux pour les remplacer ;

Mais, comme ils seront indignes de leur succéder dans leurs dignités, ils n’y seront pas plutôt élevés, qu’ils commenceront par nous négliger en ne faisant pas de la musique le cas où il convient d’en faire, puis en négligeant pareillement la gymnastique ;

D’où il arrivera que l’éducation de nos jeunes gens sera beaucoup moins parfaite.

 Le fer venant donc à se mêler avec l’argent, et l’airain avec l’or, il résultera de ce mélange un défaut de convenance, de régularité et d’harmonie :

 - Défaut qui, quelque part qu’il se trouve, engendre toujours la guerre et l’inimitié.

 Après bien des violences et des luttes, les gens de guerres et les magistrats s’accorderont à faire entre eux le partage des terres et des maisons ;

Et ils attacheront comme des esclaves, au soin de leurs terres et de leurs maisons, le reste des citoyens, qu’ils gardaient auparavant comme des hommes libres, comme leurs amis et leurs nourriciers ;

Et eux-mêmes, continueront de faire la guerre et de pourvoir à la sûreté commune.

 Ces richesses, accumulées dans les coffres de chaque particulier, perdent à la fin la timocratie (La Démocratie ?).

Leur premier effet est de pousser chaque citoyen à faire des dépenses de luxe pour lui et pour sa femme, et par conséquent à méconnaître et à éluder la Loi.

Ensuite l’exemple des uns excitant les autres, et les portants à les imiter, en peu de temps la contagion devient universelle.

Pour soutenir ces dépenses, on se livre de plus en plus à la passion d’amasser ;

Or, plus le crédit des richesses augmente, plus celui de la vertu diminue.

L’or et la vertu ne sont-ils pas, en effet, comme deux poids mis dans une balance, dont l’un ne peut monter sans que l’autre ne baisse.

 - Oui.

Par conséquent, la vertu et les gens de bien sont moins estimés dans un État, à proportion qu’on y estime davantage les riches et les richesses.

 - Cela est évident.

Mais on recherche ce que l’on estime, et on néglige ce que l’on méprise.

 - Sans doute.

Ainsi, dans la Timocratie, les citoyens, d’ambitieux et d’intrigants qu’ils étaient, finissent par devenir avares et cupides.

Tous leurs éloges, toute leur admiration est pour les riches ;

Les charges ne sont que pour eux :

- C’est assez d’être pauvre pour être méprisé.

 - Sans contredit.

Alors, on fixe par une loi les conditions exigibles pour participer au pouvoir oligarchique, et ces conditions se résument dans la quotité du revenu.

La quotité requise est plus ou moins considérable, selon que le principe oligarchique est plus ou moins en vigueur ;

Et il est défendu d’aspirer aux charges à ceux dont le bien ne monte pas au taux marqué.

Les riches font passer cette loi par la voie de la force et des armes, ou on l’adopte par la crainte de quelque violence de leur part.

N’est-ce pas ainsi que les choses se passent ?

 Si, dans le choix du pilote, on avait uniquement égard au cens, et qu’on exclut du gouvernail le pauvre, malgré sa grande expérience, qu’arriverait-il ?

 - Que les vaisseaux seraient très mal gouvernés.

Cet État, par sa nature, n’est point Un ;

Mais il renferme nécessairement deux État, l’un composé de riches, l’autre de pauvres, qui habitent le même sol, et qui travaillent sans cesse à se détruire les uns les autres.

 La douleur n’est-elle pas le contraire du plaisir ?

N’y a-t-il pas aussi un état où l’âme n’éprouve ni plaisir ni douleur ?

Cet état qui tient le milieu entre ces deux sentiments contraires, ne consiste-t-il pas dans un certain repos où l’âme se trouve à l’égard de l’un et de l’autre ?

N’est-ce pas là ta pensée ?

 Eh quoi !

Penses-tu qu’un être immortel doive borner ses soins et ses vues à un temps si court, au lieu de l’étendre à l’éternité ?

Ne sais-tu donc pas que notre âme est immortelle, et qu’elle ne meurt jamais ?

Mais pour bien connaître sa véritable nature, il ne faut pas la considérer, comme nous le faisons, dans l’état de dégradation où la mettent son union avec le corps, et tous les maux qui sont la suite de cette union ;

Il vaut mieux la contempler attentivement avec les yeux de l’esprit, telle qu’elle est en elle-même, dégagée de tout ce qui lui est étranger.

Alors on verra qu’elle est effectivement plus belle :

 - Et nous connaîtrons plus distinctement la nature de la justice, de l’injustice, et des autres choses dont nous avons parlé.

Mais voici, mon cher Adimante, ce qu’il faut envisager en elle.

 - Quoi ?

« Son amour pour la vérité. »

 Or, voilà évidemment, mon cher Adimante, l’épreuve redoutable pour l’humanité !

 Voici ce que dit la vierge Lachésis, fille de la nécessité :

 - « Âmes passagères, vous allez commencer une nouvelle carrière et entrer dans un corps mortel.

Le génie ne choisira point pour vous :

- Vous choisirez chacune le vôtre.

La première que le sort désignera choisira la première, et son choix sera irrévocable.

La vertu n’a point de maître ;

Elle s’attache à celui qui l’honore, et fuit celui qui la méprise.

La faute du choix tombera sur vous.

Dieu en est innocent. »

  - « Celle qui choisira la dernière, pourvu qu’elle le fasse avec discernement, et qu’ensuite elle soit conséquente dans sa conduite, peut se promettre une vie heureuse et exempte de maux.

Ainsi donc, que celle qui doit choisir la première se garde de trop de confiance, et que la dernière de désespère point. »

 

Si donc tu veux m’en croire, convaincus que notre âme est immortelle, et qu’elle est capable de par sa nature de tous les biens comme de tous les maux, nous marcherons toujours par la route céleste, et nous nous attacherons de toutes nos forces à la pratique de la justice et de la sagesse.

Par-là, nous serons en paix avec nous-mêmes et avec les dieux…

 O mon cher Socrate, poursuivit l'étrangère de Mantinée, si quelque chose donne du prix à la vie humaine, c'est la contemplation de l'Absolu :

- Et, si jamais tu y parviens, que te semblerons après l'or et la parure, les beaux enfants et les jeunes personnes, dont la vue maintenant te trouble et te charme à tel point, toi et beaucoup d'autres, que, pour voir sans cesse celles et ceux que vous aimez et être sans cesse avec eux, si cela était possible,

vous seriez prêts à vous priver de boire et de manger, et à passer votre vie dans leur commerce et leur contemplation !

Et que pourrions-nous penser d'un mortel à qui il serait donné de contempler la beauté pure, simple, sans mélange, non revêtue de chairs et de couleurs humaines, et de toutes les autres vanités périssables,

-  la beauté divine, homogène et absolue ?

 Penses-tu que ce serait une vie si misérable que d'avoir les regards tournés de ce côté et de jouir de la contemplation et du commerce d'un pareil objet ?

Ne crois-tu pas, au contraire, que cet homme, étant le seul ici-bas qui perçoive le beau par l'organe auquel le beau est perceptible, pourra seul engendrer non pas des images de vertu, puisqu'il ne s'attache pas à des images ;

Mais des vertus véritables, puisque c'est à la vérité qu'il s'attache.

 

Or, c'est à celui qui enfante et nourri la véritable vertu qu'il appartient d'être chéri de Dieu ;

Et si quelque homme doit être immortel, c'est celui-là surtout.

Tels furent, mon cher Phèdre, et vous tous qui m'écoutaient, les discours de Diotime.

Ils m'ont persuadé, et je tâche à mon tour de persuader aux autres que, pour atteindre un si grand bien, la nature humaine trouverait difficilement un auxiliaire plus puissant que l'amour.

Aussi-dis-je que tout homme doit honorer l'Amour.

 Lorsqu'un homme aperçoit la beauté terrestre et qu'il se ressouvient de la beauté véritable, il prend des ailes et désire s'envoler vers elle ;

Mais ne pouvant y atteindre, il porte comme un oiseau ses regards en haut, et, négligeant les choses d'ici-bas, il passe pour un homme en délire.

 Que de spectacles ravissants se présentent dans le ciel !

Que de révolutions accomplissent les bienheureux !

 Les âmes que l'on nomme immortelles, lorsqu'elles sont arrivées au faite, sortent du ciel et s'arrêtent sur sa voûte convexe ;

Dans cette position le mouvement circulaire les emporte, et elles contemplent tout ce qui est hors de l'univers.

Le lieu qui est au-dessus du ciel n'a pas encore été célébré par aucun de nos poètes, et il ne sera jamais célébré dignement.

L'essence sans couleur, sans forme et impalpable, ne peut être contemplée que par l'intelligence qui est guide de l'âme.

Cette essence est l'objet de la science véritable qui habite ce lieu.

 

La pensée des dieux se nourrit d'intelligence et de science pure ;

Comme celle de toute âme destinée à recevoir ce qui convient à sa nature aime à retrouver l'essence qu'elle n'avait pas vue depuis longtemps, elle contemple avec délice la vérité, s'en nourrit, et jouit de la plus grande félicité, jusqu'à ce que le mouvement circulaire la ramène à son lieu de départ.

Mais aujourd'hui la beauté a seule la propriété d'être la chose la plus visible et la plus aimable.

L'homme qui n'a pas souvenir récent des saints mystères, ou qui s'est laissé corrompre, ne s'élève pas facilement de ce séjour vers la beauté absolue en contemplant les objets qui en porte la dénomination.

Bien loin de regarder la beauté avec respect, entraîné par la volupté, il marche dans les voies de la brute, ne cherchant qu'à satisfaire l'instinct de reproduction, et, dans son commerce outrageant, il ne craint pas, il ne rougit pas de poursuivre un plaisir contre nature.

 

« O Pan chéri, et vous autres divinités qui habitez ces lieux,

accordez-moi la beauté intérieure,

et faites que mon extérieur soit en harmonie avec mon âme ;

Que je regarde le sage comme riche,

et que j'aie autant d'or que l'homme sensé n'en voudrait ni posséder ni employer davantage !»


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