PLATON - SECONDE PERIODE
PLATON - SECONDE PERIODE
Il voudra bien me suivre, reprit Socrate,
lui et tout homme qui s’occupe dignement de philosophie
;
Et cependant il n’attentera pas à sa vie,
car on dit que cela n’est permis.
« Jupiter, le sait ! » dit-il.
Ce précepte est enseigné dans les
mystères que nous sommes dans cette vie comme dans un poste et qu’il ne faut
pas l’abandonner de notre seule autorité ; C’est que les dieux prennent soin de
nous et nous leur appartenons.
Très vrai, répondit Cébés.
Allons, reprit Socrate, je ferai en
sorte que cette apologie ait plus de succès auprès de vous que l’autre n’en a
eu auprès de mes juges.
Assurément, mes chers amis, si je ne
croyais trouver dans l’autre monde d’autres dieux bons et sages et des hommes
meilleurs que ceux d’ici-bas, j’aurais tort de n’être pas fâché de mourir.
Voilà pourquoi je ne m’afflige pas de
mourir, comme on s’en afflige ordinairement ;
Mais j’ai bon espoir qu’il y aura une
destinée pour les hommes après leur mort, et quelle sera meilleure pour les
bons que pour les méchants, comme le promettent les traditions antiques.
Et maintenant, je vais vous exposer,
à vous qui êtes mes juges, les raisons qui me portent à croire qu’un homme qui
a passé sa vie dans l’étude de la philosophie doit être plein de confiance à
l’approche de la mort, et avoir la ferme espérance qu’il trouvera dans l’autre
monde une très grande félicité.
La foule m’a bien l’air d’ignorer que les
vrais philosophes ne s’appliquent ici-bas qu’à mourir et à vivre comme s’ils
étaient déjà mort ;
Si donc cela est vrai, ne serait-il pas
absurde, après n’avoir toute sa vie aspiré qu’à mourir, de s’affliger en voyant
venir la mort qu’on poursuivait depuis si longtemps ?
La mort nous paraît-elle quelque chose ?
Oui, certes, repartit Simmias.
N’est-ce pas la séparation de l’âme
et du corps, de manière que le corps séparé de l’âme existe en soi, et que
l’âme séparée du corps existe aussi en soi et pour soi ;
N’est-ce pas là ce qu’on appelle la mort ?
C’est cela même, dit Simmias.
Te paraît-il digne d’un philosophe de
rechercher ce qu’on appelle les plaisirs ;
Par exemple, ceux du boire et du manger,
et les plaisirs de l’amour ?
Et tous les plaisirs qui regardent
le corps, crois-tu qu’il en fasse grand cas - par exemple les vêtements
élégants, les brillantes chaussures et les autres ornements du corps, crois-tu
qu’il les estime ou qu’il les méprise toutes les fois que la nécessité ne le
force pas de s’en servir ?
Il me semble, dit Simmias,
qu’un véritable philosophe ne peut que les
mépriser.
Et l’âme ne pense-t-elle pas mieux
que jamais lorsqu’elle n’est troublée ni par la vue, ni par l’ouïe, ni par la
douleur, ni par la volupté, et que, renfermée en elle-même, et se dégageant
autant que possible de tout contact avec le corps, elle aspire à connaître ce
qui est ?
Il en est ainsi.
Celui-là n’agira-t-il pas de la manière la
plus rigoureuse, qui appliquera surtout la pensée elle-même à l’objet qu’il
considère, n’associant aux actes de la raison ni ceux de la vue ni ceux d’aucun
autre sens ;
Mais employant la pensée pure dans la
recherche de l’essence de chaque chose sans le ministère des yeux et des
oreilles, et pour ainsi dire sans celui du corps, qui ne fait que troubler
l’âme et l’empêcher de trouver la sagesse et la vérité quand elle a le moindre commerce
avec lui ;
Réponds Simmias, si
quelqu’un peut jamais parvenir à connaître l’essence des choses, n’est pas
celui –là ?
Tu as raison, Socrate,
et d’une manière admirable.
Il y a grande apparence que la raison ne
peut arriver au but de ses recherches qu’en prenant un sentier détourné ;
Car tant que nous aurons notre corps, et
que notre âme se trouvera plongé dans cette corruption, jamais nous ne
posséderons l’objet de nos désirs, c’est-à-dire la vérité.
En effet, le corps nous suscite mille
obstacles par la nécessité où nous sommes d’en prendre soin ;
En outre, les maladies qui surviennent
entravent nos recherches.
Ce n’est pas tout ;
Le corps nous remplit d’amours, de désirs,
de craintes, de mille chimères et de mille sottises ;
De manière qu’avec lui, il est impossible
comme on dit d’être sage un instant.
Car qui fait naître les guerres, les
séditions et les combats sinon le corps et ses passions ?
En effet, toutes les guerres ne viennent
que du désir d’amasser des richesses ;
Et nous sommes forcés d’en amasser à cause
du corps et pour fournir à ses besoins.
Voilà pourquoi nous n’avons pas le temps
de nous livrer à philosophie ;
Et, pour comble de misère, s’il nous
laisse quelque loisir et que nous mettions à méditer, il vient se jeter tout
d’un coup au milieu de nos recherches, il nous étourdit, nous trouble et nous
remplit de stupeur, en sorte qu’il nous empêche de discerner la vérité.
Et pendant que nous serons dans cette vie,
nous n’approcherons de la vérité qu’autant que nous nous éloignerons du corps,
que nous renoncerons à tout commerce avec lui, si ce n’est pour la nécessité
seule ;
Que nous ne lui permettions pas de nous
remplir de sa corruption naturelle, et nous nous conserverons purs jusqu’à ce
que dieu lui-même vienne nous délivrer.
Mais à celui qui n’est pas pur il n’est
pas permis de toucher à ce qui est pur.
Mon cher Simmias,
prends-y-garde :
Ce n’est pas un bon échange pour la vertu
que d’échanger des plaisirs pour des plaisirs, des tristesses pour des
tristesses, des craintes pour des craintes, comme on change une grosse pièce de
monnaie pour plusieurs petites.
Mais la seule monnaie de bon aloi contre
laquelle il faut échanger tout le reste, c’est la sagesse.
Avec celle-là, on achète tout :
- Courage, tempérance, justice ;
En un mot la vraie vertu est unie à la
sagesse, indépendamment des plaisirs, des tristesses, des craintes et de toutes
les autres passions ;
Tandis, que sans la sagesse, la vertu qui
résulte de l’échange des passions n’est qu’une vertu imaginaire, servile, sans
force et sans vérité :
- Car la véritable vertu consiste à se
purifier de toutes les passions ;
Et la tempérance, la justice, le courage,
et la sagesse même sont des purifications.
Chaque plaisir, chaque douleur attache
l’âme au corps comme avec un clou, la rend corporelle, et lui fait admettre
pour vrai ce que le corps lui dit.
Or, dès l’instant qu’elle partage les
opinions et les plaisirs du corps, elle est forcée, je pense, de prendre aussi
les mêmes mœurs et les mêmes habitudes ;
Et par conséquent il lui est impossible de
jamais arriver pure dans l’autre monde, mais elle est toujours pleine du corps
qu’elle quitte :
- Aussi retombe-t-elle bientôt dans
un autre corps, et y prend-elle racine comme une plante ;
Ce qui la prive de tout commerce avec
l’essence pure, simple et divine.
Mais une chose qu’il est juste de penser,
mes amis, c’est que si l’âme est immortelle, il faut en prendre soin non
seulement pour ce temps que nous appelons le temps de la vie, mais encore pour
l’éternité ;
Peut-être même trouvera-t-on que la
négliger c’est prendre un grand risque !
Ce qu’il ne faut pas laisser dire à aucun
poète, c’est que ceux que Dieu punit sont malheureux :
- Qu’ils disent, « à la bonne heure,
Que les méchants sont à plaindre, en ce
qu’ils ont besoin de châtiment,
et que les peines que Dieu leur envoie
sont un bien pour eux. »
Et nous laissons à Apollon Delphien le
soin de faire les Lois les plus grandes et les plus importantes.
Ce sont celles qui regardent la
construction des temples, les sacrifices, le culte des dieux, des génies et des
héros, les funérailles et les cérémonies qui servent à apaiser les mânes des
morts.
Nous ne savons pas ce qu’il faut régler
là-dessus ;
Et, puisque nous fondons une République,
il ne serait pas sage de nous en rapporter à d’autres hommes, ni de consulter
d’autre interprète que celui du pays.
Or, le dieu de Delphes est, en matière de
religion, l’interprète naturel du pays, ayant exprès choisi le milieu et comme
le nombril de la terre pour rendre de là ses oracles.
« Être maître de soi-même. »
Ce que nous avons établi au commencement,
lorsque nous fondions notre République, comme un devoir universel et
indispensable, c’est je crois, la justice même !
La justice consistait à se mêler
uniquement de ses affaires, sans entrer pour rien dans celles d’autrui.
Que la justice consiste en ce que chacun
fasse ce qu’il a à faire.
Ainsi, cette vertu, qui contient chacun
dans ses limites de sa propre tâche, ne contribue pas moins à la perfection de
la société civile, que la prudence, le courage et la tempérance.Les magistrats
dans notre République ne seront-ils pas chargés de prononcer sur les différents
entre particuliers ?
Quelle autre fin se proposeront-il dans
leurs jugements, sinon d’empêcher que personne ne s’empare du bien d’autrui, ou
ne soit privé du sien ?
C’est donc encore une preuve que la
justice assure à chacun la possession de ce qui lui appartient, et l’exercice
de l’emploi qui lui convient.
La justice se trouve nécessairement dans
une République bien constituée.
L’homme mérite donc le nom de courageux
lorsque cette partie de son âme, où réside la colère, suit constamment, à
travers les plaisirs et les peines, les ordres de la raison sur ce qui est ou
n’est pas à craindre.
Il est prudent par cette petite
partie de son âme qui commande et donne des ordres, qui sait discerner ce qui
est utile à chacune des trois autres parties et à toutes ensembles.
Nous appelons tempérant celui dans
lequel il y a amitié et harmonie entre la partie qui commande et celles qui
obéissent, lorsque ces deux dernières demeurent d’accord que c’est à la raison
de commander, et qu’elles ne doivent pas l’abandonner.
La vertu est donc, si je puis parler
ainsi, la santé, la beauté, la bonne disposition de l’âme.
Le vice, au contraire, en est la maladie,
la difformité et la faiblesse.
Les actions honnêtes ne contribuent-elles
pas à faire naître en nous la vertu, et les actions déshonnêtes à y produire le
vice ?
Voici donc par où je distingue ceux qui
sont avides de voir, ont la manie des arts, et se bornent à la pratique, des
contemplateurs de la vérité, à qui seuls convient le nom de philosophes.
Les premiers, dont la curiosité est toute
dans les yeux et dans les oreilles, se plaisent à entendre de belles voix, à
voir de belles couleurs, de belles figues, et tous les ouvrages de l’art ou de
la nature où il entre quelque chose de beau ;
Mais leur âme est incapable de s’élever
jusqu’à l’essence du beau, de la connaître et de s’y attacher.
Ne sont-ils pas rare ceux qui
peuvent s’élever jusqu’au vrai beau, et le contempler en lui-même ?
Qu’est-ce que la vie d’un homme qui, à la
vérité, connaît de belles choses, mais qui n’a aucune idée de la beauté en
elle-même, et qui n’est pas capable de suivre ceux qui voudraient la lui faire
connaître ?
- Est-ce un rêve, est-ce une réalité
?
Prends garde :
- Qu’est-ce que rêver ?
N’est-ce pas, soit qu’on dorme, soit qu’on
veille, prendre la ressemblance d’une chose pour la chose même ?
Celui au contraire qui peut
contempler le beau, soit en lui-même, soit en
ce qui participe à son essence ;
Qui ne confond pas le beau et les choses
belles, et qui ne prend jamais les choses belles pour le beau, vit-il en rêve
ou en réalité ?
Les connaissances de celui-ci, qui sont
fondées sur une vue claire des objets, sont donc une vraie science ;
Et celles de celui-là, qui ne reposent que
sur l’apparence, ne méritent que le nom d’opinions.
« Celui qui connaît, connaît-il
quelque chose, ou rien ? »
La science n’a-t-elle pas pour objet de
connaître ce qui est en tant qu’il est ?
Et l’opinion n’est autre chose,
disons-nous, que la faculté de juger sur l’apparence.
Dis plutôt que ce n’est rien en
comparaison de la durée des siècles.
O mon cher, n’aie pas trop mauvaise
opinion de la multitude.
Quelle que soit sa façon de penser, homme,
au lieu de disputer avec elle, tâche de la réconcilier avec la philosophie en
détruisant les mauvaises impressions qu’on lui en a données.
Montre-lui les philosophes dont tu veux
parler ;
Définis, comme nous venons de le faire,
leur caractère et celui de leur profession, de peur qu’elle ne s’imagine que tu
lui parles des philosophes tels qu’elle les conçoit.
Diras-tu que, quand même elle les
envisagerait sous leur vrai jour, elle s’en formerait toujours la même idée,
différente de la nôtre, et répondrait toujours comme par le passé ?
Car, mon cher Adimante, celui qui fait son
unique étude de la contemplation de la vérité n’a pas le temps d’abaisser ses
regards sur la conduite des hommes pour la censurer, et se remplir contre eux
de haine et d’aigreur.
Tiens donc pour certain que ce qui
répand sur les objets des sciences la lumière de la vérité, ce qui donne à
l’âme la faculté de connaître, c’est l’idée du bien, et qu’elle est le principe
de la science et de la vérité, en tant qu’elles sont du domaine de
l’intelligence.
Eh bien, mon cher Adimante,
C’est là précisément l’image de la
condition humaine.
L’antre souterrain, c’est ce monde visible
;
Le feu qui l’éclaire, c’est la lumière du
soleil ;
Ce captif qui monte à la région supérieure
et qui la contemple, c’est l’âme qui s’élève jusqu’à la sphère intelligible.
Voilà du moins qu’elle est ma
pensée, puisque tu veux la savoir.
Dieu sait si elle est vraie ;
Quant à moi, la chose me paraît telle que
je vais dire.
Dans le lieu le plus élevé du monde
intellectuel, est l’idée du bien qu’on aperçoit qu’avec beaucoup de peines et
d’efforts ;
Mais que l’on ne peut connaître, sans
conclure qu’elle est la cause première de tout ce qu’il y a de beau et de bon
dans l’univers ;
Que, dans ce monde visible, elle produit
la lumière et l’astre qui y préside ;
Que, dans le monde idéal, elle engendre la
vérité et l’intelligence ;
Qu’il faut par conséquent la connaître, si
l’on veut se conduire sagement dans l’administration des affaires, tant
publiques que particulières.
Mais le discours présent nous fait
voir que chacun a dans son âme la faculté d’apprendre avec un organe destiné à
cela ;
Que tout le secret consiste à tourner cet
organe, avec l’âme toute entière, de la vue de ce qui naît vers la
contemplation de ce qui est, jusqu’à ce qu’il puisse fixer ses regards sur ce
qu’il y a de plus lumineux dans l’être, c’est-à-dire, selon nous, sur le bien ;
De même que, si l’œil n’avait pas de
mouvement particulier, il faudrait de nécessité que tout le corps tournât avec
lui dans le passage des ténèbres à la lumière ;
N’est-ce pas ?
- Oui.
Dans cette évolution que l’on fait
faire à l’âme, tout l’art consiste donc à la tourner de la manière la plus
aisée et la plus utile.
Il ne s’agit pas de lui donner la faculté
de voir :
- Elle l’a déjà ;
Mais elle regarde dans une mauvaise
direction, elle ne regarde point où il faudrait :
- C’est ce qu’il faut corriger.
Il est difficile que la Constitution d’un
État tel que le nôtre s’altère ;
Mais comme tout ce qui naît est soumis à
la ruine, ce système de gouvernement, tout excellent qu’il est, ne se
maintiendra pas toujours ;
Il se dissoudra, et voici comment :
- Il y a non seulement par rapport
aux plantes qui naissent dans le sein de la terre, mais encore à l’égard du
corps de l’homme et des animaux qui vivent sur sa surface, des retours de
fertilité et de stérilité.
Ces retours ont lieu quand chaque espèce
termine et recommence sa révolution circulaire, laquelle est plus courte ou
plus longue, selon que la vie de chaque espèce et plus longue ou plus courte.
Pour les générations divines, la
révolution divine est comprise dans un nombre parfait.
Pour ce qui touche les hommes, il y a un
nombre géométrique dont la vertu préside aux bonnes et aux mauvaises
générations.
Ignorant la vertu de ce nombre, les
magistrats feront contracter à contre-temps des mariages d’où naîtront, sous de
funestes auspices, des enfants de mauvais naturel.
Leurs pères choisiront, à la vérité,
les meilleurs d’entre eux pour les remplacer ;
Mais, comme ils seront indignes de leur
succéder dans leurs dignités, ils n’y seront pas plutôt élevés, qu’ils
commenceront par nous négliger en ne faisant pas de la musique le cas où il
convient d’en faire, puis en négligeant pareillement la gymnastique ;
D’où il arrivera que l’éducation de nos
jeunes gens sera beaucoup moins parfaite.
Le fer venant donc à se mêler avec
l’argent, et l’airain avec l’or, il résultera de ce mélange un défaut de
convenance, de régularité et d’harmonie :
- Défaut qui, quelque part qu’il se
trouve, engendre toujours la guerre et l’inimitié.
Après bien des violences et des
luttes, les gens de guerres et les magistrats s’accorderont à faire entre eux
le partage des terres et des maisons ;
Et ils attacheront comme des esclaves, au
soin de leurs terres et de leurs maisons, le reste des citoyens, qu’ils
gardaient auparavant comme des hommes libres, comme leurs amis et leurs
nourriciers ;
Et eux-mêmes, continueront de faire la
guerre et de pourvoir à la sûreté commune.
Ces richesses, accumulées dans les
coffres de chaque particulier, perdent à la fin la timocratie (La Démocratie
?).
Leur premier effet est de pousser chaque
citoyen à faire des dépenses de luxe pour lui et pour sa femme, et par
conséquent à méconnaître et à éluder la Loi.
Ensuite l’exemple des uns excitant les
autres, et les portants à les imiter, en peu de temps la contagion devient
universelle.
Pour soutenir ces dépenses, on se livre de
plus en plus à la passion d’amasser ;
Or, plus le crédit des richesses augmente,
plus celui de la vertu diminue.
L’or et la vertu ne sont-ils pas, en
effet, comme deux poids mis dans une balance, dont l’un ne peut monter sans que
l’autre ne baisse.
- Oui.
Par conséquent, la vertu et les gens de
bien sont moins estimés dans un État, à proportion qu’on y estime davantage les
riches et les richesses.
- Cela est évident.
Mais on recherche ce que l’on estime, et
on néglige ce que l’on méprise.
- Sans doute.
Ainsi, dans la Timocratie, les citoyens,
d’ambitieux et d’intrigants qu’ils étaient, finissent par devenir avares et
cupides.
Tous leurs éloges, toute leur admiration
est pour les riches ;
Les charges ne sont que pour eux :
- C’est assez d’être pauvre pour être
méprisé.
- Sans contredit.
Alors, on fixe par une loi les conditions
exigibles pour participer au pouvoir oligarchique, et ces conditions se
résument dans la quotité du revenu.
La quotité requise est plus ou moins
considérable, selon que le principe oligarchique est plus ou moins en vigueur ;
Et il est défendu d’aspirer aux charges à
ceux dont le bien ne monte pas au taux marqué.
Les riches font passer cette loi par la
voie de la force et des armes, ou on l’adopte par la crainte de quelque
violence de leur part.
N’est-ce pas ainsi que les choses se
passent ?
Si, dans le choix du pilote, on
avait uniquement égard au cens, et qu’on exclut du gouvernail le pauvre, malgré
sa grande expérience, qu’arriverait-il ?
- Que les vaisseaux seraient très
mal gouvernés.
Cet État, par sa nature, n’est point Un ;
Mais il renferme nécessairement deux État,
l’un composé de riches, l’autre de pauvres, qui habitent le même sol, et qui
travaillent sans cesse à se détruire les uns les autres.
La douleur n’est-elle pas le
contraire du plaisir ?
N’y a-t-il pas aussi un état où l’âme
n’éprouve ni plaisir ni douleur ?
Cet état qui tient le milieu entre ces
deux sentiments contraires, ne consiste-t-il pas dans un certain repos où l’âme
se trouve à l’égard de l’un et de l’autre ?
N’est-ce pas là ta pensée ?
Eh quoi !
Penses-tu qu’un être immortel doive borner
ses soins et ses vues à un temps si court, au lieu de l’étendre à l’éternité ?
Ne sais-tu donc pas que notre âme est
immortelle, et qu’elle ne meurt jamais ?
Mais pour bien connaître sa véritable
nature, il ne faut pas la considérer, comme nous le faisons, dans l’état de
dégradation où la mettent son union avec le corps, et tous les maux qui sont la
suite de cette union ;
Il vaut mieux la contempler attentivement
avec les yeux de l’esprit, telle qu’elle est en elle-même, dégagée de tout ce
qui lui est étranger.
Alors on verra qu’elle est effectivement
plus belle :
- Et nous connaîtrons plus
distinctement la nature de la justice, de l’injustice, et des autres choses
dont nous avons parlé.
Mais voici, mon cher Adimante, ce qu’il
faut envisager en elle.
- Quoi ?
« Son amour pour la vérité. »
Or, voilà évidemment, mon cher
Adimante, l’épreuve redoutable pour l’humanité !
Voici ce que dit la vierge Lachésis,
fille de la nécessité :
- « Âmes passagères, vous allez
commencer une nouvelle carrière et entrer dans un corps mortel.
Le génie ne choisira point pour vous :
- Vous choisirez chacune le vôtre.
La première que le sort désignera choisira
la première, et son choix sera irrévocable.
La vertu n’a point de maître ;
Elle s’attache à celui qui l’honore, et
fuit celui qui la méprise.
La faute du choix tombera sur vous.
Dieu en est innocent. »
- « Celle qui choisira la
dernière, pourvu qu’elle le fasse avec discernement, et qu’ensuite elle soit
conséquente dans sa conduite, peut se promettre une vie heureuse et exempte de
maux.
Ainsi donc, que celle qui doit choisir la
première se garde de trop de confiance, et que la dernière de désespère point.
»
Si donc tu veux m’en croire, convaincus
que notre âme est immortelle, et qu’elle est capable de par sa nature de tous
les biens comme de tous les maux, nous marcherons toujours par la route
céleste, et nous nous attacherons de toutes nos forces à la pratique de la
justice et de la sagesse.
Par-là, nous serons en paix avec
nous-mêmes et avec les dieux…
O mon cher Socrate, poursuivit
l'étrangère de Mantinée, si quelque chose donne du prix à la vie humaine, c'est
la contemplation de l'Absolu :
- Et, si jamais tu y parviens, que te
semblerons après l'or et la parure, les beaux enfants et les jeunes personnes,
dont la vue maintenant te trouble et te charme à tel point, toi et beaucoup
d'autres, que, pour voir sans cesse celles et ceux que vous aimez et être sans
cesse avec eux, si cela était possible,
vous seriez prêts à vous priver de boire
et de manger, et à passer votre vie dans leur commerce et leur contemplation !
Et que pourrions-nous penser d'un mortel à
qui il serait donné de contempler la beauté pure, simple, sans mélange, non
revêtue de chairs et de couleurs humaines, et de toutes les autres vanités
périssables,
- la beauté divine, homogène et
absolue ?
Penses-tu que ce serait une vie si
misérable que d'avoir les regards tournés de ce côté et de jouir de la
contemplation et du commerce d'un pareil objet ?
Ne crois-tu pas, au contraire, que cet
homme, étant le seul ici-bas qui perçoive le beau par l'organe auquel le beau
est perceptible, pourra seul engendrer non pas des images de vertu, puisqu'il
ne s'attache pas à des images ;
Mais des vertus véritables, puisque c'est
à la vérité qu'il s'attache.
Or, c'est à celui qui enfante et nourri la
véritable vertu qu'il appartient d'être chéri de Dieu ;
Et si quelque homme doit être immortel,
c'est celui-là surtout.
Tels furent, mon cher Phèdre, et vous tous
qui m'écoutaient, les discours de Diotime.
Ils m'ont persuadé, et je tâche à mon tour
de persuader aux autres que, pour atteindre un si grand bien, la nature humaine
trouverait difficilement un auxiliaire plus puissant que l'amour.
Aussi-dis-je que tout homme doit honorer
l'Amour.
Lorsqu'un homme aperçoit la beauté
terrestre et qu'il se ressouvient de la beauté véritable, il prend des ailes et
désire s'envoler vers elle ;
Mais ne pouvant y atteindre, il porte
comme un oiseau ses regards en haut, et, négligeant les choses d'ici-bas, il
passe pour un homme en délire.
Que de spectacles ravissants se
présentent dans le ciel !
Que de révolutions accomplissent les
bienheureux !
Les âmes que l'on nomme immortelles,
lorsqu'elles sont arrivées au faite, sortent du ciel et s'arrêtent sur sa voûte
convexe ;
Dans cette position le mouvement
circulaire les emporte, et elles contemplent tout ce qui est hors de l'univers.
Le lieu qui est au-dessus du ciel n'a pas
encore été célébré par aucun de nos poètes, et il ne sera jamais célébré
dignement.
L'essence sans couleur, sans forme et
impalpable, ne peut être contemplée que par l'intelligence qui est guide de
l'âme.
Cette essence est l'objet de la science
véritable qui habite ce lieu.
La pensée des dieux se nourrit
d'intelligence et de science pure ;
Comme celle de toute âme destinée à recevoir
ce qui convient à sa nature aime à retrouver l'essence qu'elle n'avait pas vue
depuis longtemps, elle contemple avec délice la vérité, s'en nourrit, et jouit
de la plus grande félicité, jusqu'à ce que le mouvement circulaire la ramène à
son lieu de départ.
Mais aujourd'hui la beauté a seule la
propriété d'être la chose la plus visible et la plus aimable.
L'homme qui n'a pas souvenir récent des
saints mystères, ou qui s'est laissé corrompre, ne s'élève pas facilement de ce
séjour vers la beauté absolue en contemplant les objets qui en porte la
dénomination.
Bien loin de regarder la beauté avec
respect, entraîné par la volupté, il marche dans les voies de la brute, ne
cherchant qu'à satisfaire l'instinct de reproduction, et, dans son commerce
outrageant, il ne craint pas, il ne rougit pas de poursuivre un plaisir contre
nature.
« O Pan chéri, et vous autres divinités
qui habitez ces lieux,
accordez-moi la beauté intérieure,
et faites que mon extérieur soit en
harmonie avec mon âme ;
Que je regarde le sage comme riche,
et que j'aie autant d'or que l'homme sensé
n'en voudrait ni posséder ni employer davantage !»